Poèmes solitaires (2010-2020)

Les roses du salon

Dans un vase hermétique
J’ai fourré mes roses roses
Espérant qu’un jour épique
Elles deviennent autre chose

Le vase est blanc et long
Et me regarde et s’effondre
Quand la fleur me dit non
Avec un air de Joconde

J’ai vidé toute l’eau
D’une gorgée ensanglantée
À moi le pouvoir d’être beau
Même tout sec et fané

Dans la nuit j’étais mort
Pétales closes sur mes yeux
Le vase roulait sur mon corps
Et les ronces peignaient mes cheveux 

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Le mur

Il y avait au bout du mur
Un mur
Plus haut encore. Froid
Au toucher, suintant par toutes les jointures
Laissant l'impression bizarre
Qu'un coup d'épaule pouvait le percer
J'ai essayé
Le coup d'épaule
Et je suis rentré m'allonger,
Enfermé dans la douleur
Il n'y avait plus de mur
Plus de jointures, seuls les visages
Dansant
De ceux passés de l'autre côté

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Mécanique

Tout simplement
Je n'aime pas me salir
À d'autres la mécanique et le cambouis
Je reçois mes ordres par télépathie
Je dors sur un duvet fabriqué dans le vide
Dans la cale
Je serais gauche, il faut me laisser
Accroché à une bouée
Après tout il faut de tout
Et qui gardera les lits
Quand les rêveurs seront partis
Là-bas dans leurs mines profondes
Je ferais des formes éternelles
Dans les oreillers. 

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Courants d'air

Les tombes fleurissent quand tu n’es pas là
Le gardien du cimetière est un ami
Les murs cessent de plier quand tu n’es pas là
Les fissures depuis se sont refermées
La poussière se glisse dans mes livres quand tu n’es pas là
D’ailleurs je ne lis plus, je collectionne
Le lit se fait dur quand tu n’es pas là
Je me serre contre les draps, je les soumets
Mes nuits se ressemblent quand tu n’es pas là
Moi aussi, dans le miroir, je me ressemble
On me demande à l’étage pourquoi tu n’es pas là
Je réponds je ne sais pas
Et claque la porte. 

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À cet enfant

Un pas de plus annonce la chute
Un pas très certainement le mien
Qui fait le tour de la butte
Qui fait du mal quand je suis bien

J’ai vu trop tard le précipice
J’ai vu qu’il faisait nuit chez toi
Nous nous reverrons un jour mon fils
Nous nous unirons d’un feu de bois 

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En attendant la pluie

En attendant la pluie
J'ai vu ma mère
éclater de rire
devenir vulgaire
et faire semblant de mourir
Ce n'était pas le quotidien
loin d'être une misère
mais notre pain du matin
avait un goût amer 

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Cavalier

À Thomas

Bien qu’il y ait des hommes
Comme il y a des moteurs
Il y en a d’autres
Qui ne font pas de bruit
Les uns en valent cent
Les autres en valent dix
Mais,
Cent chevaux qui martèlent
Contre dix battements d’aile
Les uns pensent aller vite
Pour tout voir
Tout jouir
Tout
Saboter
Les autres ma foi se contentent
De nourrir les rêves
Des cavaliers du monde entier 

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Portrait du marginal

Gauche droite j’ai mon tambour
Le soliste du geste amour
Fatigue, fatigue !
Jouer le singe ou le timide j’ai su faire
Taper du poing sans faire de bruit
Aussi. Le bonheur à ne rien faire…
Fini, fini !
Un nuage au sexe lourd m’a décoiffé
Devenu chauvin puis
Chauve-souris
J’ai jeté la nuit dans ma grotte
Là je me sens bien je barbotte
Les poches
Lourdes d’ennui : la vie
Sans les mesquins ou pire
Les ambitieux
Qui tètent en haut de leur pylône
Aux mamelles de la lune
Veni, vidi ! Tant pis
Pour le silence
Les racines aussi accouchent du tonnerre
Je rêve–ou je ne rêve plus
Allez savoir ce qui vous tue 

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Le serpent

Le serpent dans son erg fait semblant d’hiberner
Il a chaud il a froid rien ne le fait pleurer
Ni les amis perdus ni les écailles noires
Les feux sur l’horizon lui servent de mémoire

Animal de la nuit qui rêve d’une histoire
Peau de prince ou peau d’âne il renaît chaque soir
Amoureux de lui-même invincible et parfait
Sans savoir que la mue est le pas du regret 

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